A l’origine de la sauvegarde de la dignité algérienne 

Les oulémas face à l’occupant français
Par Abderachid MEFTI Publié le 26 mar 2013
cheikh Abdelhamid Ibn Badis

C’est en 1919 qu’une loi, destinée à assimiler les Algériens à la France, fut votée en opposition à toute règle démocratique. Celle-ci stipulait, entre autres, que les sujets de confession musulmane pouvaient avoir accès à la citoyenneté française pleine et entière à la condition qu’ils acceptent de se soumettre, comme la totalité des citoyens français, à la seule et unique juridiction civile française. En d’autres termes, ils ne demandaient rien d’autre aux musulmans que le renoncement à leur statut régi par le droit coranique. Loin d’engager un dialogue sincère pour espérer une large application de cette loi, le gouvernement de la IIIe République l’avait en fait votée mais ne désirait en aucun cas en entendre parler. En 1920, cheikh Omar Smaïl, un nationaliste musulman algérien, décida de combattre cette loi et de la rendre inapplicable à travers un seul mot d’ordre : lutter par tous les moyens contre l’assimilation, la francisation et, éventuellement, contre l’évangélisation du peuple algérien. A travers cette initiative, il demanda aux oulémas de rendre imperméable la communauté musulmane aux effets possibles de la francisation et de l’assimilation et de la protéger de l’évangélisation. Pour faciliter le combat contre la France, il imposa ce concept qui durera une dizaine d’années. En 1931, et en vertu de la loi sur les associations, le gouvernement français donna son aval pour la création de l’Association des oulémas. Le 7 mai de la même année, elle fut officiellement reconnue et eut pour président Abdelhamid Ibn Badis, comme vice-président Bachir El Ibrahimi et en tant que secrétaire général Tewfik El Madani. En réalité, ce dernier en sera l’animateur le plus virulent. Le conseil d’administration comprenait également Tayeb El Okbi et Moubarak El Mili. La devise de cette nouvelle association était «Ma religion est l’Islam, ma langue l’arabe et ma patrie l’Algérie». Ibn Badis et El Ibrahimi commencèrent leur travail en glorifiant la langue arabe et ne s’exprimant que dans celle-ci. Ils procédèrent à la structuration de la pratique de l’Islam sur la terre algérienne et fondèrent le triptyque qui identifie les constantes algériennes : «islamité-arabité-algérianité». L’association des oulémas algériens entreprit de ramener l’Islam en Algérie à sa pureté originelle en rejetant les rites malékites et en luttant contre les superstitions et le fétichisme. Sur le plan culturel, elle entreprit de fédérer la communauté islamique autour du point de vue sunnite, arabophone et berbérophone afin de créer un seul ensemble homogène de musulmans. L’association des oulémas commença à avoir de l’influence en s’appropriant une place de plus en plus importante dans la vie politique et religieuse algérienne, ce qui inquiéta au plus haut degré les autorités françaises. Dans le but de contrecarrer ses objectifs, le gouvernement français décida d’instituer dans chaque département des comités consultatifs du culte par le biais d’une circulaire qui donnait le droit aux autorités locales de surveiller de plus près les oulémas et de leur interdire de prêcher dans les mosquées. Au plan politique, ceux-ci représentaient la tendance arabo-islamique au sein du mouvement national algérien, qui constituait l’une de ses principales composantes. Les oulémas partirent en guerre contre les marabouts et les zaouïas et rejetèrent en bloc les mesures d’assimilation. Ibn Badis exprima sa vision de la nation algérienne en déclarant : «Nous avons cherché dans l’histoire et dans le présent et nous avons constaté que la nation algérienne musulmane s’est formée et existe, comme se sont formées toutes les nations de la terre. Cette nation a son histoire, illustrée par les plus hauts faits, elle a son unité religieuse et linguistique, elle a sa culture, ses traditions et ses caractéristiques, bonnes ou mauvaises comme c’est le cas de toute nation sur terre. Nous disons ensuite que cette nation algérienne n’est pas la France, ne peut être la France et ne veut pas être la France. Il est impossible qu’elle soit la France, même si elle veut l’assimilation. Elle a son territoire déterminé qui est l’Algérie avec ses limites actuelles.» Plusieurs autres actions furent entreprises par l’Association des oulémas, notamment la création d’écoles ou furent enseignés la langue arabe et les préceptes de l’Islam. Au cours des années 1934-1935, ce sont 70 écoles accueillant 3 000 élèves qui furent créées dans différentes régions de l’Algérie. Au cours de l’année 1954, celles-ci atteignirent le nombre de 124 établissements d’enseignement pour un nombre d’apprenants avoisinant 40 000 élèves. En 1947, elle créa l’Institut d’enseignement secondaire Ben Babis qui formera des enseignants appelés à poursuivre un cursus supérieur au Maroc, en Tunisie et en Egypte. La doctrine principale de l’action réformiste musulmane était  fondée sur le retour aux sources essentielles de l’Islam : le Coran et la Sunna. Dans le but de faire faire face aux mesures répressives du pouvoir français à l’encontre de ses journaux et tendant à prohiber l’enseignement de la langue arabe et de la religion, l’Association des oulémas ne cessa de clamer l’appartenance arabo-islamique du peuple algérien et mobilisa ses troupes pour défendre et servir la patrie algérienne. Cette prise de position opposée comme un rempart culturel contrecarra vivement les desseins de l’occupant français qui entreprit de priver un peuple de son essence identitaire. Contribuant à l’enracinement d’un nationalisme profond et une résistance contre les menées coloniales françaises, mais sans jamais se prononcer ouvertement sur l’indépendance de l’Algérie, elle opta pour le salut de la personnalité d’une Algérie unie et en symbiose avec ses spécificités ethniques, religieuses et culturelles. La création de l’association des oulémas fut décidée pour  faire revivre l’Islam, l’arabisme et la langue arabe que le colonialisme français s’est engagé à faire disparaître. A la suite de la maladie de Abdelhamid Ibn Badis et de son départ au Moyen-Orient, l’Association des oulémas choisit Bachir El Ibrahimi comme successeur et non moins ambassadeur auprès des autres pays arabo-musulmans. Sa mission consistait à faire réagir ces derniers et à réclamer leur aide pour permettre à l’association de poursuive son activité, qui consistait à débarrasser l’Algérie du colonialisme français. L’hostilité de la France se fit de plus en plus ressentir au sein des milieux progressistes algériens. Elle ne pardonna pas à ces hommes de religion de s’être engagés dans la bataille politique, leur reprochant de n’avoir pas pris position contre l’Allemagne lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Sollicité par l’administration coloniale pour témoigner de sa loyauté envers la France, cheikh El Ibrahimi opposa un refus catégorique, arguant que «le peuple algérien n’est guère concerné par ce conflit, même si ses enfants sont contraints de se battre pour la France», loin d’être leur mère-patrie. Les conséquences de cet affront ne tardèrent pas. Le 10 avril 1940, les autorités françaises commencèrent par fermer la medersa Dar El Hadith puis assignèrent à résidence cheikh Taleb El Ibrahimi à Aflou, dans la wilaya de Laghouat. Une semaine plus tard, c’est le décès de cheikh Abdelhamid Ibn Badis, à l’âge de 51 ans, qui fera l’effet d’une immense perte. C’est alors que commencèrent des dissensions au sein du mouvement religieux, conséquence des manipulations de la France, décidée à briser cet élan nationaliste. A la libération de cheikh El Ibrahimi en janvier 1943, la position d’avant-guerre des oulémas algériens fut complètement abandonnée et explicitée dans une déclaration transmise au gouvernement français. «De l’assimilation, le peuple n’en veut à aucun prix, de même qu’il n’entend troquer son individualité, pas plus que son statut religieux, contre rien au monde ; il considère toute velléité d’assimilation comme une tentative d’effacement de sa personnalité spécifiquement arabe, ce qui est contraire à l’ordre même de la nature qui fait que chaque société a ses caractéristiques propres, ses attributs, ses prérogatives, contraire aux règles psychologiques universelles, contraire aussi aux principes d’ordre historique et géographique(…)» Fermement convaincu de l’émergence d’une nation algérienne, Ferhat Abbas, figure de proue du Congrès musulman, se rallia aux idées de cheikh El Ibrahimi en créant, au courant de l’année 1944, un mouvement politique, Les Amis du Manifeste de la Liberté, que l’association des oulémas ne tarda pas à reconnaître et à soutenir. Ferhat Abbas convainquit Messali Hadj à s’allier à une cause commune, celle de contrer les thèses françaises tendant à marginaliser le peuple algérien. C’est donc dans un contexte nouveau, sous l’impulsion de l’AML, que plusieurs partis s’allièrent naturellement, notamment le PPA, pour lutter contre l’occupant français. Ce mouvement réformiste représentait, selon Messali Hadj, «la dimension culturelle et spirituelle du nationalisme algérien». Le 8 mai 1945, de grandioses manifestations seront organisées dans plusieurs villes et villages d’Algérie, puis une guerre ouverte sera déclenchée le 1er novembre 1954 jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet 1962. Le 16 avril, date-anniversaire du décès de l’illustre penseur cheikh Abdelhamid Ibn Badis, a été institué par les pouvoirs publics jour de la science et du savoir (Youm el Ilm).

Abderrachid Mefti

 

http://www.memoria.dz/avr-2013/dossier/l-origine-la-sauvegarde-la-dignit-alg-rienne